Mardi 31 janvier 2012 2 31 /01 /Jan /2012 00:14

2.ensemble-sur-la-route.JPG— Alors, le père, je te trouve bien songeur ! Quelles sont donc ces raisons qui harcellent ton esprit, pour qu’il veuille fuir si loin par delà la forêt ?

— Je suis surpris par ton arrivée, ma fille ; mon ouïe m’aurait-elle joué un tour, que je ne t’entendis point te glisser jusque-là, mentit le vieil homme pour faire plaisir à sa fille dernière-née ?

Il lui dirait sans doute une autre fois, que lorsque l’on est attentif à ce qui se passe autour de soi, aucun indice nous indiquant qu’un proche évènement s’apprête à nous rendre visite ne devrait échapper à l’observateur.

 

Il y a d’abord les oiseaux qui changent brusquement de comportement, fuyant, maugréant d’avoir été dérangés dans leur moment de repos.

Les insectes qui ne demandent jamais leur reste, criquets et autres sauterelles en tête, suivent la débandade des volatiles dont cependant ils se méfient.

Les abeilles, guêpes et mouches à feu s’empressent de prendre la position de défense afin de ne perdre aucun instant en cas de dérangement volontaire ou non.

 

— Pour être honnête, le père jugeait qu’il n’était pas utile de dévoiler tous les secrets de la nature le même jour. Il en est pour eux comme de la vie, un peu chaque jour est suffisant pour entraîner l’homme à sa suite.

De toute façon, l’ancien ne connaissait qu’une horloge qui donne l’heure précise pour lever le voile sur certains évènements ; celle du soleil.

 

1.ensemble-sur-la-route-copie-1.JPGLa jeune femme, qui venait de prendre place tout contre son père, posa sa tête sur son épaule comme elle aimait le faire, lorsqu’elle avait quelque chose d'important à lui à confier.

Le temps s’écoulant inexorablement, personne ne vit qu’il avait déplacé les pièces sur l’échiquier et que les rôles avaient été redistribués. La jeune femme avait elle aussi une famille à présent, et les questions s’étaient enrichies en passant par des lignes d’horizon qui avaient laissé entrevoir d’autres paysages.

De ce fait, les visites se faisaient moins nombreuses, car l’amour n’aime guère être partagé et il ne supporte pas les comparaisons.

 

— Tu ne me dis rien, hasarda la jeune fille devenue femme puis à son tour mère de famille ! Quelque chose de si pénible t’arriverait-il que tu choisisses de prolonger ta solitude ?

 

..11.les blessures de la vie-copie-1— Pas vraiment, ma petite fille, rassure-toi, pas vraiment ! Seulement, de temps à autre il est recommandé de faire une petite pause sur le chemin de l’existence.

C’est à cette occasion que tu apprécies pleinement celui que tu as déjà parcouru. Toutefois, les instants durant lesquels tu te reposes ne doivent être ni trop longs ni trop fréquents. Le temps, qui lui n’arrête pas sa marche, en profiterait pour te dépasser et s’enfuir si loin, qu’il te serait impossible de le rattraper.

Pour être en parfaite harmonie avec l’évolution naturelle, il nous faut simplement profiter des moments de répit pour nous remettre en cause. Mais ne te crois pas obligée de le faire très souvent, au risque de te perdre.

Cela ne saurait être que de courtes pauses pour permettre quelques simples remises à niveau, amplement suffisantes, sans que tu sois obligée d’enlever quelques pierres à tes fondations pour les remplacer par d’autres.

 

Toute bâtisse a pour but de s’élever et non de rester à son niveau le plus bas. C’est au fur et à mesure que ta construction gagnera en hauteur que les autres hommes prennent conscience de ton existence.

— Dirais-tu, le père, que ta construction soit suffisamment haute aujourd’hui ? Tires-tu une fierté de tes réalisations ?

 

— Garde toujours présent à l’esprit, mon enfant que ton édifice ne doit pas être le lit de l’orgueil. Il ne doit jamais faire de l’ombre à ton proche voisinage.

Enfin, c’est le choix le plus important pour ta construction, elle doit comporter de nombreuses ouvertures. Elles traduiront ton état d’esprit à l’égard de la société, pour lui faire comprendre que tu ne la rejettes pas.

Elles prouveront aussi que tu n’es pas indifférente au bonheur des autres et que tu sais être attentive à leurs soucis.

À travers tes fenêtres, ils verront que la lumière reste allumée aux heures sombres et qu’en cette demeure ils comptent une amie de plus à l’écoute de leur douleur.

Cette lumière, pour certains, sera comme un phare dans la nuit qui les guide dans la passe afin de leur faire éviter les rochers sournois.

 

Suis-je fier de ce que j’ai accompli ? Ce n’est pas ainsi que je formulerais la question si j’étais amené à me la poser. Je me demanderais si ce que j’ai fait est suffisant.

4.ensemble-sur-la-route.JPGMon œuvre achevée, je retournerais m’assurer si j’ai bien disposé une lampe dans chaque pièce et si je n’ai pas omis de les relier au réseau.

Ce que nous faisons dans notre vie ne doit pas nous apporter de sentiments de satisfaction autres que ceux comportant beaucoup de modestie et nous devons rejeter au loin ceux qui s’apparentent à de l’orgueil qui aurait le parfum de l’égoïsme.

Nous ne construisons pas que nous. Ce que nous édifions doit être aussi utile aux autres.

 

Tout ce que nous entreprenons doit pouvoir être prolongé par nos descendants sans qu’ils aient à surmonter des difficultés majeures. Si ce dont je suis parvenu à réaliser ressemble, serait-ce un peu à cela, alors oui sans doute me dirais-je que je ne fus pas tout à fait inutile.

Par contre, si avec la franchise qui a toujours souligné ton caractère tu me dis que ce que nous avons matérialisé ne convient pas à l’espérance de ta route, je comprendrais alors qu’à un moment de ma vie je me serais trompé.

Nos personnalités sont si différentes les unes des autres, qu’il est parfois difficile de lire dans le paysage pour y dessiner la route qui convient à chacun.

 

— Père, dit-elle, ce n’est pas par hasard que j’ai grandi à vos côtés. Je n’oublie pas que la route que mes parents ont tracée n’était pas que la leur. Elle était déjà la nôtre, reconnaissable entre mille aux fleurs qui la bordaient, sans oublier qu’elle fut aussi celle qui connut mes premiers pas incertains.

De sentier, je le vis devenir chemin avant de devenir une belle voie carrossable, embellie de vos personnalités sous lesquelles je me suis mise à l’ombre.

3.ensemble-sur-la-route.JPGPenses-tu vraiment que j’aurai la volonté d’abandonner cette route pour une autre que je tracerais vers l’inconnu ?

Je pense qu’il faut beaucoup de courage pour entreprendre la construction de sa propre route, plus encore pour la débroussailler avant que la nature ne décide de l’effacer avec ses herbes folles.

Je continuerai, papa, car je ne suis pas certaine d’avoir la même force que vous pour recommencer depuis le premier jour. Allonger la vôtre me convient parfaitement.

 

— Ma chère fille, commencer la tienne, voilà déjà longtemps que tu as réalisé les premiers travaux. Ne sous-estime pas tes valeurs ; elles sont grandes. En aménageant ton chemin, ma chère enfant, c’est aussi le nôtre que tu prolonges. Et sais-tu ? Tu me donnes envie de continuer à défricher davantage, pour le plaisir de faire un bout de chemin à tes côtés.

 

Amazone. Solitude. Copyright N° 00048010

Par amazone.solitude
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Lundi 30 janvier 2012 1 30 /01 /Jan /2012 00:50

14-01-09-trois-ames-pour-une-legende-4-fin.jpg— À la plantation de la malédiction, comme la nommait désormais le voisinage, on avait obtenu de l’administration coloniale, la permission d’inhumer la dépouille de la pauvre jeune fille sur la propriété.

Le père s’était opposé à ce que le cortège funèbre se rende en pirogues, ajoutant à la détresse des siens, au plus proche village afin d’y enterrer sa fille.

 

— Qu’irait-elle faire aux côtés d’inconnus, avait-il demandé ? Sa place est avec nous, sur cette terre qui distille tout à tour le bonheur et le malheur. Elle ne connaissait rien de la vie, il est donc naturel que nous veillions sur elle.

 

Ce fut ce jour-là que l’on fit également une seconde cérémonie. Le représentant du gouverneur était présent aux côtés de l’autorité judiciaire et du curé. Tous se rendirent au dégrad et une bénédiction eut lieu en souvenir de la première enfant disparue. L’émotion était à son comble.

Si la plupart des hommes présents louaient les travaux qui avaient été conduits d’une main de maître, ils étaient unanimes à dire que le courage ne suffisait pas pour arriver à un tel résultat. Il fallait aussi une grande part d’inconscience ou de folie, pour entraîner dans ses rêves sa propre famille.

Il était aisé de critiquer, mais ces mêmes médisants ne faisaient-ils pas la même chose sur leurs concessions ?

Ah ! Il était vrai que beaucoup ne donnaient que des ordres à une main-d'œuvre bon marché !

 

Contrairement à ce qui c’était passé après la disparition de la première enfant, la réaction du chef de famille ne fut pas identique.

Il n’avait pas passé un temps infini à se lamenter en compagnie de son épouse qui était de plus en plus absente mentalement et de leur dernière fille qui, pensait-on, avait vieilli plus rapidement que la nature ne le décide généralement.

La hache ne refroidissait pas, il enchaînait les travaux et les aménagements avec une telle force qu’il donnait l’impression d’administrer des coups à chaque chose qui se présentait à lui. Ce n’était plus le même homme qui travaillait, mais la colère et le désarroi qui alimentaient une hargne grandissante.

 

 Peu de gens venaient rendre visite à la famille dont on disait qu’elle était damnée.

De temps en temps, un conseiller en agriculture se déplaçait, mais après avoir remis au concessionnaire de nouveaux plants et des semences diverses, il repartait sans même partager un repas avec la famille.

Il était clair que l’on ne voulait pas demeurer plus qu’il était utile en ces lieux qui, prétendaient quelques-uns, sentaient la mort.

Personne ne voyait le malheureux homme à qui le comportement des autres n’échappait pas, mais au fond de ses bois, le fermier bourru se laissait aller à des heures de découragement. De plus en plus souvent, il ne prenait même plus la peine de retenir ses larmes.

 

Il venait d’abattre les tout derniers arbres pour cette saison. Sauf un, qui était resté pendu dans le houppier de ceux de la lisière. Il finira bien par tomber, s’était-il dit ! Le vent achèvera le travail. Et ce jour-là, du vent, il y en eut.

Trop, peut-être !

Il choisit de se laisser tomber à l’instant où la troisième fille passa pour porter son repas à son père.

Quand il entendit le fracas, le père se retourna. Il eut beau crier, la jeune fille ne pouvait l’entendre.

Ironie du sort ; l’arbre était un magnifique angélique. Il venait d’ensevelir la dernière enfant de la plantation maudite.

 

Le père eut beau donner de la machette en tous sens, lorsqu’il découvrit le corps de sa fille, il était sans vie.

Il revint vers la maison, le corps sur ses bras, telle une offrande. À l’instant où la mère vit son mari, elle se précipita vers le débarcadère ; elle libéra l'attache de la petite pirogue que l’on nommait la fileuse.

Avec toute l’énergie qui l’habitait, elle se glissa sur les eaux sombres, se dirigeant vers l’océan. Nul ne sut ce qu’il était advenu de ce petit bout de femme qui en quelques années avait perdu ce qu’elle avait de plus précieux.

Le père tint bon jusqu’à la cérémonie des funérailles de sa dernière petite fleur.

Ayant perdu la raison, il fut confié à une maison spécialisée de la capitale.

 

La forêt ne perdit pas de temps pour retrouver la place qu’on lui avait volée. Il est vrai qu’il ne se trouvait personne pour reprendre la suite de la plantation. Tous ceux qui avaient essayé s’étaient enfuis, en disant que les lieux étaient hantés.

Il n’était pas une nuit qui ne fit pas entendre des plaintes et des gémissements à n’en plus finir.

 

Le temps passa et même installa des années, mais aux dires des gens qui fréquentaient les lieux, quelque chose faisait que l’on se sentait mal à l’aise dans cette région dont la réputation n’avait pas faibli. On prétendait même que le gibier ne s’attardait jamais en ce lieu qui avait connue une si grande tragédie. La vie, qui avait suspendu une partie de la sienne au-dessus du domaine, ajouta encore du temps à celui qui se perdait sur la plantation du malheur, jusqu’au jour, où la concession fut attribuée à un couple originaire du Sud-est asiatique.  

Au contraire des autres prétendants, il ne fuit pas.

Après avoir fait plusieurs fois le tour du domaine, passé quelques nuits, entendu ce que tout le monde rapportait et analysé la situation, ils prirent la décision qui s’imposait.

 

Ils élevèrent un sanctuaire sur l’emplacement où reposaient les dépouilles des deux jeunes filles. C’est ainsi que l’on apaise les terres et les esprits qui ont côtoyé de trop grandes souffrances, expliquèrent-ils.

Quand le monument fut terminé, chaque jour ils venaient s’y recueillir et ils déposaient des fleurs sauvages ou d’autres de cultures.

 

C’est alors que la sérénité s’installa à nouveau sur le domaine des trois roses. Les nouveaux propriétaires avaient donné ce nom de fleur au domaine en mémoire des trois disparues. Elles n’avaient pas suffisamment vécu, disaient-ils à ceux qui leur posaient des questions. Et puis, continuaient-ils, un amour qui n’en connut point a besoin du nôtre pour trouver la paix dans le ciel.

Ainsi, n’y eut-il plus jamais de plainte ni de visite nocturne sur le domaine des trois roses, anciennement dénommé des trois collines. Du crépuscule aux premières lueurs du jour, hormis les bruits d’une forêt qui avait retrouvé la joie de vivre, on pouvait ressentir le souffle léger, mais heureux des âmes qui venaient probablement remercier les nouveaux venus. Désormais, elles ne seraient plus abandonnées et, main dans la main, elles pouvaient entreprendre leur long voyage vers le paradis où les attendaient des milliers d’autres fleurs.

                                                                                                               Fin

Amazone. Solitude. Copyright N° 00048010

 
Par amazone.solitude
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires
Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 01:43

cannes-a-sucre-cocotiers.jpg— Au hasard de notre avancée dans l’existence, il est écrit quelque part que nous devons tout faire pour retenir le bonheur qui nous a fait le plaisir de résider en nos demeures.

Il ne faisait pas que passer dans notre vie. Il désirait que nous le gardions auprès de nous et que nous l’élevions comme s’il était notre enfant.

Il ne prend pas une place si importante pour qu’à la fin, nous finissions par le remettre sur le seuil de notre maison.

Il ne nous pardonne jamais !

 

Celui qui était installé au domaine des trois collines avant le drame n’avait pas survécu au chagrin.

Des jours s’étaient passés sans que personne ne sache réellement la valeur du temps qui s’était écoulé. L’homme, que l’on prétendait avoir été taillé dans le même pied de gaïac que le ponton de la ville où abordaient les pirogues, se révélait être un homme ordinaire, avec un cœur et des larmes comme tout le monde.

Longtemps, il fut affecté par la disparition de sa fleur dernière éclose.

Il en allait de même pour le reste de la famille. L’épouse qui paraissait soumise, gardait la tête baissée et nul n’aurait pu décrire quels sentiments bouleversaient son esprit, tant les expressions du visage semblaient ne plus lui appartenir. Elle allait où on lui commandait d’aller, faisait ce qu’on lui recommandait de faire, sans jamais chercher à savoir si cela était bien ou non.

Les membres de la famille ne s’adressaient plus la parole qu’à voix basse et chacun prenait soin de ne jamais croiser le regard des autres.

Le cœur à l’ouvrage avait disparu.

On expédiait les affaires courantes et on soignait les bêtes sans leur adresser le moindre mot qui put les flatter. Mais surtout, on évitait de se rendre au dégrad.

Un temps, le père avait même songé à en faire un second plus bas, car, avait-il prétendu, chez nous on ne piétine pas la tombe de ceux que nous avons aimés.

 

Durant des mois, chacun s’acquittait des tâches qui lui revenaient et le nom de l’enfant trop tôt disparu n’était jamais évoqué en dehors de la mémoire.

Cependant, on savait qu’elle était toujours présente et c’était cette présence invisible qui mettait tout le monde mal à l’aise.

Il n’est rien comme le temps pour soigner les blessures les plus douloureuses, même si les cicatrices ne disparaissent jamais. La nature l’a voulu ainsi, de sorte que si la mémoire venait à faiblir, il suffit de passer la main sur les marques à jamais imprimées sur les corps pour raviver les souffrances.

 

La hargne qui avait disparu du ventre du père, un jour, se manifesta à nouveau. On eut même le sentiment qu’elle revenait avec plus de vigueur, comme si le malheur avait procuré à l’homme des forces nouvelles.

Il décida d’abattre une nouvelle parcelle de forêt durant la saison des pluies, afin que le bois fût parfaitement sec lors de la prochaine sécheresse. Il suffirait alors de craquer une allumette pour que des milliers de mètres carrés se réduisent en cendres, ne laissant que les troncs les plus importants.

Alors que la propriété gagnait en surface, sur les premières libérées, les fruitiers du verger déposaient sur leurs branches des couleurs nouvelles qui rompaient avec la monotonie des verts persistants du proche environnement, apaisant en même temps la tristesse toujours présente au domaine.

 

C’était les premiers citrons et pomélos divers. Les oranges furent mures alors qu’elles ne connaîtraient jamais la belle couleur orangée de celles de la vieille Europe. Les lianes des maracujas (fruits de la passion) ployaient sous le poids des fruits.

C’était également les premières noix de coco qui offraient aux travailleurs leur eau fraîche tout au long de la journée. Les ombelles des fleurs des pommes Rosa affichaient leur belle couleur amarante, prélude aux fruits qui se revêtiraient de la même teinte.

Les cannes à sucre ondulaient sous les caresses des alizés et le champ prenait alors l’allure d’un océan qui envoyait ses vagues tantôt d’un bord, tantôt de l’autre.

 

Le père avait dit qu’il serait bientôt temps de les couper. Il s’était équipé d’un petit moulin pour écraser et presser chaque canne afin d’obtenir un sirop délicieux. Il envisageait même de faire un peu de rhum dès que ses travaux lui laisseraient davantage de temps libres. À l’annonce de la prochaine récolte, les deux fillettes qui avaient bien grandi pour devenir de jeunes demoiselles avaient manifesté leur mécontentement. Elles aimaient aller couper chaque jour une canne, pour, une fois débarrassées les feuilles et l’écorce enlevée, la couper en petits morceaux qu’elles mâchouillaient sans fin, pour extraire jusqu’à la dernière goutte d'un jus sucré à souhait. Quel délice ! S’écriaient-elles alors.

 

La saison sèche avait commencé à installer ses rayons de soleil sur la ferme des trois collines. La jeune Amandine décida de s’offrir une nouvelle friandise avant que le père décide de les couper toutes.

Elle pénètre sur la parcelle, avance à la recherche de la plus belle, la trouve, l’estime et se penche au-dessus du sol en courbant le végétal afin de le couper au plus ras.

Elle lève le bras dont la main enserrait une machette.

C’est alors qu’elle l’abattait, qu’un grage grand carreau, nom donné au maître de la brousse, serpent puissant et redouté, se sentant menacé, porta son attaque. Il planta ses crochets gorgés de venin dans le cou de la jeune Amandine. La douleur est si vive, que la jeune fille perd rapidement connaissance. Elle tombe face contre terre.

 

La famille partit à sa recherche, mais ne la retrouva pas immédiatement. Lorsqu'ils la découvrirent, Amandine avait succombé par étouffement.

Prenant sa fille dans ses bras, le père tomba à genoux en laissant la colère l’envahir. Sans retenue, il maudit le ciel et tous ceux qui y trouvèrent refuge.

— Pourquoi nous avez-vous maudits, hurlait-il ! N’avons-nous donc jamais été de bons chrétiens ? Combien d’innocents vous faut-il encore ? (À suivre)

 

Amazone. Solitude. Copyright N° 00048010

 
Par amazone.solitude
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Samedi 28 janvier 2012 6 28 /01 /Jan /2012 00:41

12-01-09 trois ames pour une légende 2— Lorsque la famille avait rejoint le port de La Rochelle, elle ne s’était pas mêlée aux centaines d’autres qui passaient leurs temps dans les tavernes et autres lieux de perdition. Le comportement de la plupart des candidats au voyage en vue de peupler la colonie de la Guyane paraissait grotesque et inapproprié à la situation.

Ce n’est qu’une fois arrivé dans leur nouvelle patrie que notre homme admit qu’après tout, ils avaient bien fait de s’amuser avant, car bien des déceptions les attendaient à l’issue de leur débarquement.

 

Lui, serrant sa bourse à l’abri des regards, ne dépensait son maigre argent qu’au compte-goutte si l’on pouvait ainsi dire.

Il s’était rendu chez les religieux dont on disait d’eux qu’ils étaient des gens possédant de grandes connaissances. Il obtint presque tous les renseignements concernant sa future destination et son installation dans la brousse.

Il n’était pas plus croyant que cela, mais il ne refusa pas la bénédiction que le prêtre fit à leur intention.

Ils se procurèrent quelques outils, et attendirent l’embarquement.

Le voyage fut long et pénible. Il ne s’émut pas sur le sort des gens malades, ni sur le décès de plusieurs d’entre eux. Le débarquement fut une étape de leur nouvelle vie qui resta gravée en leur esprit.

Rien n’avait été prévu pour accueillir des milliers de personnes ; le lieu sur lequel étaient dressés quelques carbets rudimentaires ressemblait plus à un cloaque qu’à un site d’hébergement. Il comprit qu’il leur fallait quitter les lieux au plus vite s’ils ne voulaient pas finir comme les dizaines de gens que l’on se pressait d’enterrer chaque jour.

Les fièvres avaient trouvé un terrain favorable en la qualité de ces pauvres gens dans le plus grand dénuement.

 

Notre homme ne voulut pas rester dans ce milieu où la mort rôdait en permanence. Munis d’une lettre de recommandation établie par des religieux de La Rochelle, ils se firent conduire à l’évêché de la capitale.

Il ne fallut pas longtemps pour qu’ils obtiennent la concession des trois collines. Au début, notre homme trouva quelques ouvriers pour l’aider dans les travaux les plus difficiles. Mais très vite, il comprit qu’il avancerait aussi vite s’il était seul.

Madame vint donc tirer sur le passe-partout pour débiter les troncs déjà couchés sur le sol.

 

Petit à petit, la ferme prit une belle allure, même si elle ne ressemblait en rien à celle où il avait naguère grandi. Le toit des bâtiments était recouvert de feuilles de palmiers savamment tressées, le rendant imperméable aux averses tropicales.

Dans une savane bordant la première colline, il avait repéré un sol composé d’une épaisse couche d’argile blanche. Il comprit qu’il pourrait fabriquer des briques pour ses futurs bâtiments et surtout construire son premier four.

Partageant la propriété en deux, une belle crique serpentait, avant de rejoindre un important marécage qui faisait la liaison entre la crique et une rivière plus importante. Un dégrad (débarcadère) permettait aux gens de débarquer quasiment à pieds secs sur le terrain.

 

Les parents avaient recommandé aux filles de ne jamais se rendre seules sur les berges de la crique ou du marais, en raison de la présence de nombreux animaux dont on n’avait pas encore fait l’inventaire complet.

Les travaux avançaient certes, mais sans doute plus lentement qu’ils l’avaient espéré. Le climat rendait toutes les tâches beaucoup plus difficiles que partout ailleurs et les bois étaient si durs, qu’ils faisaient voler des éclats aux haches et désaffutaient les lames des scies. Ce n’était pas pour rien que certaines variétés avaient pour noms bois serpent, balata, bois de fer et beaucoup d’autres, dont la fameuse ébène verte.

Les journées étaient également beaucoup plus courtes et du fait de la rapidité de la tombée de la nuit, à dix-sept heures, il fallait sortir de la forêt dans laquelle le jour ne pénétrait plus.

 

Un matin, de triste mémoire, les gens comme les bêtes étaient rendus nerveux par un orage qui menaçait. Alors que les enfants entretenaient un carré de patates douces, la plus jeune vit un chien des bois (chien sauvage) s’en prendre à un canard, et non le plus petit.

Déjà, la pauvre bête était dans la gueule du chien qui prit le chemin de la forêt. La fillette courut à sa suite et le rattrapa alors qu’il venait de buter sur un tronc affalé en travers de sa route.

Se voyant en danger ou pensant que l’on voulait lui prendre sa proie, il l’abandonna et se retournant vers l’enfant, lui planta ses crocs dans un mollet.  

Les sœurs accoururent du plus vite qu’elles le purent. La plus jeune était à terre, tenant sa jambe qui perdait du sang en grande quantité.

L’aînée la prit dans ses bras et elles allèrent au débarcadère tout proche. Père dit que l’eau acide et saumâtre désinfecte, dit-elle à sa cadette. La marée est haute et tu vas mettre ta jambe jusqu’au genou.

Avance, recommanda-t-elle ; ne t’occupe pas si l’eau te pique.

Elles rentrèrent et ressortirent plusieurs fois, prenant le risque à chaque fois d’avancer plus loin. La pente était douce et elles ne risquaient rien.

Elles remontèrent une fois encore avant de retourner dans l’eau, au vu de la vilaine blessure qui saignait abondamment.

 

Soudain, il y eut de grands remous juste devant les deux enfants. Quand l’aîné voulut tirer sa sœur pour remonter sur la berge, elle n’en eut pas la force.

Elle se mit à hurler à en perdre la voix.

C’est la troisième fillette qui courut chercher les parents. Quand ils arrivèrent, il était trop tard.

L’aînée était prostrée sur le dégrad, tremblante comme une feuille, le regard absent. La plus jeune venait de disparaître sous ses yeux !

Les explications furent inutiles. Il comprit que caïmans et piranhas étaient à se disputer le corps de la pauvre enfant, créant un bouillonnement où le rouge se mêlait à la couleur brune du tanin et de la boue.

La mère tomba à genoux, sans dire un mot. Le père hurla qu’on venait de lui voler sa petite fleur, tandis que les deux autres sœurs se serraient l’une contre l’autre. (À suivre)

 

Amazone. Solitude. Copyright N° 00048010

Par amazone.solitude
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 00:26

27.01.trois-ames-pour-une-legende-1.jpg— L'histoire que je vous propose peut vous paraître invraisemblable, cependant...

Comme toutes les légendes, elle vit le jour il y a bien longtemps, en un lieu isolé où bien peu de personnes aiment à y passer la nuit, même si les carbets mis à la disposition d’éventuels visiteurs sont confortables.

LA tragédie, plutôt qu’une histoire douloureuse qui se déroula en ce lieu maudit, fut la suite logique d’une aventure qui était vouée à l’échec à l’instant même qu’elle avait pris naissance dans l’esprit de gens qui n’avaient jamais quitté le royaume de France.

 

À l’époque, nombreuses étaient les colonies. Dans la plupart, aux dires des marchands, tout n’allait pas si mal.

Cependant, celle de la Guyane ne parvenait toujours pas à être réellement productive. Il est vrai que le climat y était malsain, disait-on pour justifier le peu de rentabilité des productions agricoles.

Il n’y avait pas que les végétaux à souffrir, les hommes savaient leur espérance de vie courte à cause des nombreuses maladies qui se développaient due aux insectes ou à l’humidité permanente qui régnait dans la forêt.

 

Longtemps après la dernière expédition qui avait coûté la vie à plus de trois mille personnes, en tous lieux du territoire le souvenir était toujours aussi présent, comme s’il mettait la mémoire des gens à vif afin que la souffrance ne la quitte jamais.

Des quelques survivants, certains avaient réussi à s’installer sur des collines, pompeusement appelées montagnes. Elles avaient l’avantage d’être plus saines que les rives des marécages, en permettant aux alizés d’y souffler dès l’aube, une fois qu’elles étaient déboisées.

 

Le lieu-dit où notre légende est née se nommait « les trois collines ». Il avait été mis partiellement en valeur, avant d’être abandonné par ceux qui avaient osé défier la nature. À leur disparition, personne n’avait eu le courage de prendre la relève.

La nature avait repris ses droits et elle y fut abondante comme elle sait le faire lorsqu’elle installe une forêt secondaire, presque impénétrable jusqu’à ce que les plus grands végétaux dictent leur loi et asphyxient les autres prétendants.

 

Pénétrant sous les grands bois, on trouvait encore quelques vestiges que la nature n’avait pas encore digérés, mais dont les racines enlaçaient fortement ce qui restait des ruines, comme si elle désirait, à sa manière, effacer le passé.

À première vue, il ne semblait pas nécessaire qu’elles serrent aussi jalousement ce qui restait du courage de quelques hommes, car de toute évidence, personne ne songea à les voler.

Il n’est que dans les sociétés parfaitement établies que l’on se risque à s’installer sur la misère des autres. Pas ici, sur cette terre que l’on nommait déjà l’enfer vert !

 

La tranquillité retrouvée, les animaux de toutes sortes étaient eux aussi revenus s’installer sur cette concession et chacun avait créé son territoire avec la hargne qui caractérise la faune lorsqu’il s’agit de défendre sa propriété.

L’autorité coloniale avait bien essayé d’installer d’autres colons, mais quand ces derniers avaient pris connaissance des drames qui s’y étaient déroulés, ils s’empressaient de se faire attribuer d’autres parcelles.

 

Quelques personnes avaient connue la famille qui avait commencé à mettre le terrain en valeur. Comme toujours dans ces cas-là, on devait certainement rapporter plus que l’on en savait.

Qu’importe, les murmures de toutes sortes. Longtemps après, si on saluait encore le courage de ces gens, toutefois, on prenait soin de faire un large détour par les layons afin d’éviter de marcher en un endroit que le mauvais esprit n’avait sans doute pas abandonné dès ses méfaits accomplis.

 

La famille comptait cinq membres. Le père, dont on disait qu’il était un homme hors du commun, têtu et bourru, ressemblant à ces géants des pays nordiques dont il était originaire. Il savait ce qu’il voulait et connaissait les moyens pour parvenir à ses fins.

Les vieilles commerçantes du premier village établi sur les berges du fleuve prétendaient que la femme était discrète pour ne pas dire effacée. Elle était menue de nature ou sans doute chétive après avoir connues de trop longues privations. Mais cela ne l’empêchait pas d’accomplir les tâches avec la même vigueur des fermières rondelettes et costaudes.

En souriant, on disait d’elle qu’elle était une boule de nerfs.

 

Pour mettre un rayon de soleil dans la maison, trois fillettes complétaient la famille. Dans les moments difficiles, le père se lamentait qu’il aurait préféré que la nature lui donna au moins deux fils, car pour réaliser le travail qui les attendait, deux paires de bras supplémentaires n’auraient pas été un luxe !

Grâce aux efforts des uns et des autres, de nouvelles terres auraient pu être gagnées sur la forêt qui résistait avant de succomber.

 

Toujours est-il que pour eux, la légende de la forêt vierge n’en était plus une. Survivre en pareil milieu hostile équivalait à déclarer la guerre à un environnement de plusieurs lieues à la ronde à tout ce qui était debout sur le sol.

Il est bien connu que la nature a horreur du vide. L’un des siens vient-il à manquer, qu’aussitôt il est remplacé. Il fallait la force et la hargne de ce géant pour disputer pied à pied chaque parcelle de terre nouvelle afin de la recouvrir de végétaux venus d’autres continents. La vie suivait son cours sans grands heurts, jusqu’au matin où le malheur s’invita à la plantation… (À suivre)

 

Amazone. Solitude. Copyright N° 00048010

Par amazone.solitude
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires

Présentation

  • : Le blog de amazone.solitude
  • : Environnés par la forêt profonde et mystérieuse,nous communions avec les éléments naturels.Nos songes batifolent dans la canopée Viendrez vous nous y rejoindre ?
  • Le blog de amazone.solitude
  • Retour à la page d'accueil
  • : Divers
  • Partager ce blog

Profil

  • amazone.solitude
  • Le blog de amazone.solitude
  • Agriculteur retraité. Né il y a longtemps J'ai choisi de vivre dans mon rêve en compagnie de mon épouse et de ma maîtresse: la nature
  • Homme
  • Guyane
  • aime la vie à tous les temps

Images Aléatoires

  • citron
  • géométrie ananas
  • caïques Maïpouri
  • mangues en devenir
  • dans la crique
  • IMGP2651

Créer un Blog

Calendrier

Janvier 2012
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30 31          
<< < > >>

Recherche

Partager

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés